Raymond Moretti : comme un aimant

C’est au mois de septembre 1954 que tout a commencé. Un jeune peintre niçois de 23 ans exposait ses œuvres pour la première fois. Cela se passait à Nice même, dans les salons de l’hôtel Royal. Ce fut un succès immédiat, brutal, triomphal. Dans ces tableaux d’inspiration biblique pour la plupart, le talent le plus insolent éclatait. Les visiteurs restaient cloués sur place face à un « Moïse brisant les tables de la loi » peint sur un drap de lit de 140 de large dérobé à Madame Moretti mère. Sur cette fresque d’un classicisme revisité (aujourd’hui dans un musée de Jérusalem), tout l’art de Raymond Moretti se trouvait déjà, avec son goût de la grandeur et sa quête de spiritualité. Enthousiaste, Mario Brun, le journaliste le plus lu à l’époque sur la Côte d’Azur n’hésita pas à titrer sur le « Michel Ange niçois ».

Raymond Moretti mit quelques années à se débarrasser de ce surnom encombrant, le temps de « jam-sessions » nocturnes entre jazz et peinture dans l’atelier mis à sa disposition par le maire de Nice, Jean Médecin, dans une dépendance de la villa Paradiso, à Cimiez. L’artiste en jean et tee-shirt se coltine fiévreusement avec la toile en écoutant, sono à fond, les grands maîtres de la syncope et de la note bleue.
« Je vais te faire entendre une partie de ma peinture », me dit-il un jour en posant sur la platine de son tourne-disques le dernier enregistrement de Stan Kenton. Je regarde au mur de l’atelier un « Rabbin à New York », une toile extraordinaire où le visage d’un vieillard serein, aux allures de prophète, éclate en mille lignes et en mille couleurs qui évoquent irrésistiblement les lumières de Broadway et la verticalité angoissante des mégapoles. Et Moretti commente : « Ma peinture est celle du monde d’aujourd’hui, des cerveaux électroniques, des vitesses supersoniques, celle de l’homme perdu dans les grandes cités tentaculaires, magnifiques de bruit et de puissance ».

Moretti peint la nuit, comme il le fera toute sa vie, et le jour, il reçoit dans son atelier de Cimiez tout ce que la Côte d’Azur compte d’esprits éclairés et de visiteurs illustres : Joseph Kessel, Jean Cocteau et bien d’autres… Le défilé se poursuivra aux studios de la Victorine où l’artiste s’installe avec armes et bagages dans la villa mythologique de Rex Ingram. C’est là qu’il termine « l’Age du Verseau » avec Jean Cocteau, qu’il peint les quatorze toiles monumentales des « Cris du monde » et qu’il commence dans les ateliers des studios une incroyable sculpture-architecture protéiforme et évolutive que Kessel baptisera «Le Monstre ».

Quand Moretti se décidera enfin à « monter » dans la capitale au début des années 70, après une aventure artistique de vingt ans à Nice, le déménagement du « Monstre » sera une véritable expédition. L’œuvre et son auteur trouveront refuge d’abord dans le dernier pavillon de Baltard, au quartier des Halles, puis dans une impressionnante caverne de béton, à la Défense.

Le tout Côte d’Azur était venu à la villa Paradiso et à la Victorine, le tout Paris artistique, médiatique et même politique viendra aux Halles et à la Défense. Phénomène incroyable. Je n’ai jamais vu un tel pouvoir d’attirance chez un homme. Moretti était un aimant. Un aimant noir comme ses yeux, son éternel pardessus et son col roulé. Moretti ne venait pas à toi, c’est toi qui allais à lui. Tout naturellement, comme le fer attiré par l’aimant.
A « La Tour de Montlhéry », chaleureux bistrot des Halles ou au « Val d’Isère », restaurant cosy de la rue de Berri, ce petit homme à l’énorme charisme présidait des tablées de copains composées des écrivains, artistes, chanteurs, journalistes les plus en vue de Paris. Les copains faisaient bonne chère tandis que Moretti se contentait de cafés doubles et de ses épouvantables cigarillos toscans. En général, il se taisait tandis que les autres palabraient. Et puis, parfois, soudain, il pouvait se lancer dans des improvisations aussi géniales que délirantes. Il inventait « la machine à peindre d’un continent à l’autre » ou proposait une croisade aux hommes de bonne volonté pour aller enluminer le mur de Berlin.

Ainsi était Raymond Moretti, peintre, sculpteur, illustrateur, graveur, philosophe et exégète. Un homme d’une culture encyclopédique, d’une générosité constante, d’une fidélité sans faille. Son succès ne le déconcertait pas, il ne le subissait pas non plus, il l’acceptait simplement. Il ne se recommandait d’aucun maître, il n’appartenait à aucune chapelle, il détestait la pensée unique et tenait l’indépendance pour le bien le plus précieux. Il disait : « Je ne suis d’aucune école. Je ne suis même pas un peintre, je suis un homme qui peint ».

Maurice Huleu
Grand reporter puis rédacteur en chef de Nice-Matin (1958 à 1998)


Questionnaire de Proust


- Quel est pour vous le comble de la misère ?
 Le manque de liberté
- Le principal trait de votre caractère ?
La responsabilité
- La qualité que vous préférez chez un homme ?
L’amitié
- La qualité que vous préférez chez une femme ?
La féminité
- Votre principal défaut ?
L’orgueil
- Votre occupation préférée ?
Apprendre
- Votre rêve de bonheur ?
La solitude
- Quel serait votre plus grand malheur ?
La maladie
- Le pays où vous désireriez vivre ?
La France
- Votre auteur favori ?
Raymond Roussel
- Votre cinéaste favori ?
Federico Fellini
- Votre musicien favori ?
Ravel
- Votre peintre favori ?
Fra Angelico
- Votre héros dans la vie réelle ?
Einstein
- Votre héros dans l'Histoire ?
Moïse
- Ce que vous détestez par dessus-tout ?
La médiocrité
- La réforme que vous admirez le plus ?
Celle du XVIe siècle (protestante)
- Le don de la nature que vous aimeriez avoir ?
La mémoire
- L'état présent de votre esprit ?
Réaliste
- Les fautes qui vous inspirent le plus d'indulgence ?
Les fautes avouées
- Comment aimeriez-vous mourir ?
En ne le sachant pas
- Votre devise ?
Vivre la vie et laisser vivre

Who’s who - 6 novembre 2001

 © Claude Azoulay

© Claude Azoulay